Télécharger ce document en format texte (RTF)

 

Après vous M. de La Fontaine.

 

 

Contrefables inédites de Gudule

 

 

 

 

 

 

 

AVANT-PROPOS EN FORME DE FABLE

 

En hiver, les rongeurs élisent domicile

Dans les garde-manger, et c'est manoeuvre habile :

Ayant gîte et couvert, ils mènent grasse vie,

Entre sommeil et boulimie.

Une souris, n'ayant trouvé pour hiberner

Ni cave ni cellier

Fut contrainte à loger dans un lieu moins commode :

Une bibliothèque. Il est parfois de mode

Chez ces animaux-là de manger du papier

Lorsque les aliments viennent à leur manquer.

C'est ce que fit notre commère.

Et tandis que le vent

Mugissait au dehors de terrible manière

Et que grondait le firmament,

Elle s'emplit la panse.

Les souris sont parfois moins bêtes qu'on ne pense :

Celle-ci absorba de l'érudition

Et s'en trouva fort aise. Elle eut raison :

La lecture enrichit toujours qui s'en nourrit.

La Fontaine comptant parmi ses favoris,

La voilà qui savoure, et mâche, et se régale,

Pensant que nul festin n'égale

Les vers du Maître. Cependant,

En pleine volupté, il lui vient par instant

Un arrière-goût d'amertume.

"Qu'est cela? se dit-elle, et d'où vient cette écume

Qui sur ma langue se répand?

Est-ce le fait du temps?"

D'un soupçon de sucre actuel,

Ma commère épiça cette oeuvre impérissable,

Pour en atténuer le fiel.

Cela donna les contrefables.

LA TORTUE ET LES DEUX CANARDS

 

Imprudence, babil et sotte vanité,

Et vaine curiosité,

Ont ensemble étroit parentage.

Ce sont enfants tous d'un lignage.

Les spectateurs de l'aventure

N'étant point dépourvus de coeur

(Railler l'être qui tombe est le fait de natures

Sans générosité. Que dis-je? Sans honneur.

Ce ne fut pas le cas.), on s'empresse, on emporte

La malheureuse bête. Et lorqu'on s'aperçoit

Qu'il lui reste un soupçon de vie, on la transporte

Au plus proche hôpital. Des soins adroits

La remettent sur pied. Sitôt convalescente,

Notre aventurière se prend

D'un bien étrange sentiment :

"J'ai goûté au bonheur, se plaint-elle, dolente,

J'ai défié le ciel et la malédiction

Qui, en dépit de nos aspirations

A tout jamais nous lie,

Nous, rampants, au sol nourrissier.

Quel sens a désormais ma vie

Si je ne puis recommencer?"

L'expérience, dit-on, forme l'intelligence,

Tout échec bien compris érige l'avenir.

L'opiniâtre animal se plaît à réfléchir

A l'entreprise, à ses fâcheuses conséquences,

A ses chances de réussite, à ses dangers,

Et aux moyens d'y remédier.

Cet effort n'est pas vain : d'adroites solutions

Souventes fois nous apparaissent

Quand du passé on tire les leçons.

Donc, l'animal se dit : "Mon tort, je le confesse,

Fut de tenter d'utiliser

Ma bouche à ces deux fins : me susprendre et parler,

Bref, user d'un outil pour deux fonctions contraires.

Il me fallait choisir : ou voler, ou me taire.

La nature m'ayant fait don

De la parole, était-il raisonnable

Que, dédaignant ce présent admirable,

J'opte pour le silence? Il me semble que non.

Etant d'un naturel affable,

J'eûsse, en ne parlant pas, outragé mes semblables.

Là ne fut point l'erreur, mais dans la conception

Du moyen de locomotion."

Notre tortue au problème s'attelle

Et le résout. Un panier qui traînait

L'inspire : elle en fait aussitôt sa nacelle.

Passant dans l'anse un bâtonnet,

Elle enjoint aux canards de prendre leur envol

Ce bâton dans le bec, renouvelant l'exploit

Qui faillit jadis la tuer. Mais cette fois

C'est un abri d'osier qui va quitter le sol.

Telle un pacha, Dame Tortue y a pris place

Et, en sécurité, évolue dans l'espace.

De la sorte, parler ne représentant pas

Un risque de trépas

Pour l'astucieuse passagère,

Celle-ci ne s'en prive guère

Et commente avec force mots

La prouesse. D'en-bas, chacun lui dit bravo.

Ainsi naquit la montgolfière

Qui de l'astronautique est mère.

L'audace, l'imprudence et la curiosité

Quoiqu'en pensent certains ne sont point illicites.

C'est en dépassant ses propres limites

Que progresse l'humanité.

LA GRENOUILLE QUI VOULAIT SE FAIRE

AUSSI GROSSE QUE LE BOEUF.

 

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,

Tout petit prince a des ambassadeurs,

Tout marquis veut avoir des pages.

 

Nos sociétés sont ainsi faites

Qu'il vaut mieux, pour y vivre, être boeuf que reinette,

Prince que maraud, nanti qu'indigent.

Plus on y a de poids, mieux on s'y porte

Même si ce poids-là n'est autre que du vent!

Car pour une grenouille morte,

Combien de batraciens bouffis de prétention

Ayant, eux, survécu, emplissent les salons,

Les cours, les parlements et les accadémies?

Cette course au pouvoir, aux honneurs, à l'argent,

D'aucuns y ont laissé - y laisseront - leur vie :

S'enfler est périlleux pour bon nombre de gens !

Mais qu'un sage demeure en marge de la secte,

Qu'il ose dédaigner les valeurs de son temps,

On s'en méfie, on le suspecte,

On le dit asocial, inadapté, dément.

Une grenouille maigre? Hola, le vil insecte!

Il faut l'écraser vivement!

Hélas, qu'a fait l'animal de la fable

Sinon tenter de s'adapter

A cet univers effroyable?

Et qui oserait l'en blâmer?

 

 

 

 

LE COCHE ET LA MOUCHE

 

Ainsi, certaines gens, faisant les empressés,

S'introduisent dans les affaires :

Ils font partout les nécessaires,

Et partout importuns, devraient être chassés.

Cependant que le coche poursuit son chemin,

La mouche, à tous les nez fait monter la moutarde.

Le moine, en terme peu chrétiens,

Villipende cette bavarde.

La femme la pourchasse avec son éventail.

"Que ce parasite à bétail

Hante les prés, dit-elle, et non point nos voitures!"

Les chevaux renâclent, le cocher jure,

Bref, tout ce petit monde est aux quatre cents coups.

Tant d'injustice indigne la coupable

Qui juge raisonnable

De se soutraire à un courroux

Auquel elle ne comprend goutte.

Quoi? Elle a ranimé l'attelage fourbu,

Sauvé l'équipage en déroute,

Et c'est ainsi qu'on paie un labeur si ardu?

En maudissant l'ingratitude

De ses iniques débiteurs,

Notre mouche s'envole et prend de l'altitude.

Bientôt, atteignant des hauteurs

Auxquelles nul humain n'a accès, cet insecte

Survole champs et bois. Il observe, il inspecte

Le monde qui, soudain, lui paraît tout petit.

En bas, le coche semble un jouet minuscule.

(La distance, ainsi, tourne en ridicule

Nos griefs, réduisant à l'état de fourmis

Nos plus grands ennemis.)

La mouche alors se met à rire :

Le ciel lui appartient, l'espace aussi,

Que lui importent ces nains et leur ire?

A-t-elle besoin d'eux

Elle qui fend les cieux?

Nul ne lui est reconnaissant? La belle affaire!

On a foulé aux pieds sa bonne-volonté?

Peu lui chaut! Désormais, la mouche va mener

Une existence solitaire,

Et le monde entier peut bien s'écrouler

Elle n'en a que faire.

Nombre de gens ainsi sont refermés.

Sur eux-mêmes. C'est regrettable.

Mais, d'après vous, qui est le plus coupable

L'égoïste qui fuit ses semblables

Après avoir été injustement blessé,

Ou bien ceux qui l'ont rejeté?

LE COCHON, LA CHEVRE ET LE MOUTON.

 

Dom pourceau raisonnait en subtil personnage :

Mais que lui servait-il? Quand le mal est certain,

La plainte ni la peur ne changent le destin ;

Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.

En entendant crier leur compagnon,

Le mouton et la chèvre, étonnés, se concertent :

Et si le porc avait raison?

Si leur naïveté les menait à leur perte?

Si l'on avait projet à leurs jours d'attenter?

Si maître charretier, plutôt que de soustraire,

La laine à l'un, et l'autre de la traire,

Les menait au boucher?

Les voici aux aguêts. Ces bestiaux pacifiques

Pressentant le péril, se prennent à douter

De la main qui les a nourris. Un sens critique,

Qui leur faisait défaut, dans leur cervelle est né.

Et cette prise de conscience

Vous allez savoir comment, leur sauva l'existence.

Lorsque le charretier, pour livrer son bétail

Par devant l'abattoir arrête la voiture,

Nos sires, à présent sûrs de sa forfaiture

Font front. La révolte enfle leur poitrail.

Un courage inconnu fait bouillonner leurs veines.

Le mouton rue à perdre haleine,

La chêvre, à coups de corne, assaille l'ennemi,

Du groin, le cochon le repousse aussi.

Tant et si bien que les compères

Unissant leurs efforts

Du joug du bourreau se libèrent.

Ils courent encor.

Bien souvent, à la clairvoyance

Nous préférons notre confort.

Ceux qui dénoncent haut et fort

De nos maîtres les manigances,

Et en détectent les dangers,

On s'obstine à les museler.

Que ne sommes-nous plus lucides!

Spéculations, pollution, génocides,

Crimes contre l'humanité,

Sont le fait de bouchers,

De charlatans, de démiurges,

Contre lesquels, hélas, nul bétail ne s'insuge.

LE VIEUX CHAT ET LA JEUNE SOURIS

 

La jeunesse se flatte et croit tout obtenir;

La vieillesse est impitoyable.

Ouvrant sa gueule menaçante,

Notre chat, sur le point d'engloutir l'insolente,

S'arrête en plein élan.

A son âge, on fait des bilans,

On bride ses instincts, on pense, on se questionne.

Agir avec discernement

Est le propre des cheveux blancs;

La jeunesse entreprend, la vieillesse raisonne.

Donc, Raminagrobis se dit, en son jargon :

" J'ai, de tout temps, croqué la gent rongeuse

Sans remettre en question

Mes appétits. Pourtant, c'est chose affreuse

Que mourir de cette façon.

Les pleurs de ma victime en sont assez la preuve.

Soumettons-nous à une épreuve :

Changeons de rôle en imagination."

Il le fit. L'effort était considérable!

Voici notre matou qui joue à la souris

Et trouve ce sort effroyable.

Subitement, le prédateur

Se lamente, s'émeut, geint et tremble de peur.

"Il m'a fallu, dit-il, devenir vénérable

Pour que mes yeux s'ouvrent enfin

Et que je comprenne à quel point

Mon attitude était coupable!

Que n'ai-je fait plus tôt ces sages réflexions,

Car la face du monde en eût été changée!

Combien de rats, de rates, de ratons

Eussent vu leur vie épargnée?"

Puis s'adressant à la souris

Qui, par ses discours et ses cris

De cette vérité lui a donné conscience :

"Va sans crainte, dit-il, car de mon existence,

Je n'occirai plus ni toi, ni les tiens.

Mon remords est tardif mais sincère, il me vient

D'avoir un instant mis en cause

La légitimité de mon pouvoir. Les choses

En ce monde iraient plus avant

Si tout potentat en faisait autant."

La jeunesse a des arguments

Que la vieillesse doit entendre.

Car si l'une de l'autre a beaucoup à apprendre

L'inverse est vrai également.

 

LE POT DE TERRE CONTRE LE POT DE FER

 

Ne nous associons qu'avecque nos égaux,

Ou bien il faudra craindre

Le destin d'un de ces pots.

Imaginons une autre fable :

Deux compagnons unissent leurs destins,

L'un est fort, l'autre ne l'est point.

Jamais êtres plus dissemblables

Ne se sont côtoyés. Pourtant, main dans la main

Ils suivent le même chemin,

Echangeant des propos aimables,

Et chacun à l'autre est indispensable.

Sans heurts, me direz-vous? Sans heurts, j'en fais serment.

Nos associés sont gens de coeur. A tout instant,

L'un de l'autre ils se préoccupent.

Le plus faible a-t-il faim sans oser l'avouer?

Le plus fort n'est pas dupe

Et s'empresse à l'alimenter.

Le plus fort couve-t-il quelque secrète peine?

Toute affaire cessante, on vient le consoler.

Bref, oncque ne connut plus touchante amitié.

Voulez-vous savoir, vous qui me lisez

Qui sont ces deux amis? Un sucrier d'acier

Et sa tasse de porcelaine.

La vie à deux n'est que ce qu'on en fait :

Ici l'on se respecte et l'accord est parfait,

Là, le rapport de force prime, on se déchire.

Le couple est ce qu'on voit de meilleur ou de pire

Ou un duel, ou un duo.

L'entraide érige des empire

Que la querelle excelle à déconstruire,

Et s'ébrécher l'un l'autre est affaire de sots.

LES FRELONS ET LES MOUCHES A MIEL

 

On fait tant, à la fin, que l'huître est pour le juge,

Les écailles pour les plaideurs.

Il faut savoir tirer les leçons de l'histoire.

Pareil cas s'étant reproduit,

Notre abeille alla dare-dare

En aviser sa reine, et finement lui dit :

"Du miel récupéré jadis, nous ne jouïmes

Que de manière infîme

Etant donné l'ampleur des frais

Que nous occasionna l'appareil judiciaire.

Bien qu'étant du verdict l'heureux bénéficiaire,

Nous fûmes condamnés aux dépens du procès;

Juge, avocats, commissaires, greffiers,

Sur nos maigres gains se jetèrent.

(Ces gens-là sont gourmands, que dis-je? Affamés!)

Sans compter le souci que nous donna l'affaire,

Et qui perturba grandement

La ruche et tous ses habitants.

Pensez-vous qu'il soit souhaitable

De refaire une erreur semblable?"

La justesse de l'argument

Frappe Sa Majesté. Elle bat des élytres

Pour marquer son assentiment.

"Et qui proposez-vous, dit-elle, comme arbître,

Pour régler ce litige avecque les frelons?"

"Point d'arbître, répond l'abeille, partageons,

Et qu'entre nous jamais un huissier n'interfère!"

A l'amiable, un accord mutuel fut conclu.

Nul n'y perdit, bien au contraire :

Pas de vainqueur, pas de vaincu,

Mais deux peuples faisant bombance

Sans que personne soit lésé

Et en toute fraternité.

Dans cette fable - qu'on y pense! -,

Le seul qui ne s'enrichit pas

Ce fut le tribunal. Qui le déplorera?

 

L'ANE ET SES MAITRES

 

Qu'à chacun Jupiter accorde sa requête,

Nous lui romprons encor la tête.

S'étant vu refuser, par le Sort en colère,

Un maître dont, enfin, il put se satisfaire,

L'âne se prit à méditer,

(Que faire sous un bât à moins qu'on ne médite?),

A cette condition sans gloire et sans mérite

Dont, malgré lui, les cieux l'avaient doté.

"De quel droit, se dit-il, et par quel arbitraire,

M'a-t-on créé soumis?

A mon triste destin ne puis-je me soustraire?

Pourquoi suis-je réduit

Sous les coups de bâton, à braire,

Sans que me soit donné le choix

Ou d'obéir, ou de n'obéir pas?

Est-il ici-bas plus grande infâmie

Qu'être le rejeton d'une race asservie?

O Sort, je fus bien vain d'oser te demander

Un maître moins cruel, des chaînes plus légères!

D'un joug, même doux, qu'ai-je à faire?

Pour moi, dont l'oeil vient de se déciller,

Et pour mes frères opprimés,

Un seul destin est acceptable :

La liberté."

Sur ce, renonçant à l'étable,

Au licol et au picotin,

Aliboron, par les chemins

S'en alla. Je crois qu'il fut sage.

Implorer les bienfaits d'En-Haut,

C'est accepter son esclavage.

Plutôt qu'invoquer, en ployant le dos,

Des dieux l'hasardeuse clémence,

Mieux vaut agir. Dans l'existence,

On n'obtient jamais que ce que l'on prend.

Vivre libre est un droit et non point un présent.

 

 

 

 

 

(c) Gudule, 1995